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Femmes et cannabis : briser les tabous avant la légalisation

À l'aube de la légalisation du cannabis au Canada, des femmes se regroupent et travaillent à déconstruire les stéréotypes entourant leur consommation. Elles veulent faire en sorte que cette industrie ne soit pas qu'une « affaire de gars ».

Un texte de Jean-Philippe Guilbault

Sur Facebook, plus de 1500 femmes se sont jointes au groupe SheCann afin d’échanger sur leurs habitudes liées au cannabis.

« L’environnement de certains forums de discussion était très hostile, raconte Ashleigh Brown, fondatrice du groupe. Il y avait beaucoup de stigmatisation et il était difficile d’obtenir de l’information en ligne sur ce qui était légal ou ce qui allait réellement fonctionner. »

Celle qui a recours au cannabis médical pour contrer ses crises d'épilepsie tonico-cloniques depuis 2016 souligne que plusieurs stéréotypes entourent la consommation de cannabis.

« Beaucoup de gens croient encore que consommer du cannabis mène automatiquement à être intoxiquée, que tu ne peux plus t’occuper adéquatement de tes enfants », explique celle qui est mère de deux enfants.

« Ce n'est pas que des pipes à eau ou des joints comme on voit sur les photos génériques », ajoute-t-elle.

Mme Brown utilise principalement une huile contenant du cannabidiol (CBD) pour prévenir ses crises d'épilepsie, en plus d'un vaporisateur de cannabis pour des résultats plus rapides.

Un choix populaire

Les femmes adoptent de plus en plus le cannabis, que ce soit pour des raisons médicales ou récréatives. Selon Statistique Canada, la proportion de Canadiennes ayant consommé du cannabis en 2015 serait de 9,7 %, comparativement à 14,9 % chez les hommes.

Certaines entreprises vantent les vertus du cannabis pour soulager les douleurs liées aux menstruations, pour mieux gérer l’anxiété ou les bouffées de chaleur à la ménopause.

« Avant, je fumais juste pour le plaisir, mais quand je me suis fait poser mon stérilet, j’ai eu vraiment mal », raconte Élisabeth*, qui a depuis augmenté sa consommation de cannabis après qu’une amie lui eut vanté les bienfaits pour traiter les douleurs.

La jeune femme explique que le cannabis fait effet beaucoup plus rapidement et qu'il soulage avant que les comprimés d'ibuprofène prennent le relais.

Or, le psychiatre Robert Perreault, expert en médecine préventive, demeure extrêmement prudent quant aux supposés bienfaits du cannabis médicinal. « Il existe très peu d'utilisation du cannabis à des fins médicales dont l'efficacité a été démontrée », souligne-t-il, qualifiant les vertus du cannabis d'« anecdotiques ».

Avec la légalisation à venir en octobre, le Dr Perreault invite les gens qui consommeront du cannabis à des fins thérapeutiques à communiquer tout effet secondaire à leur médecin.

Un marché émergent

De son côté, Erin Gratton, modératrice du groupe SheCann, dit avoir bien hâte de voir ce que l'industrie proposera comme produits et accessoires puisque, pour l’instant, les femmes doivent souvent se tourner vers des produits « faits maison ».

« Nous voyons des usages très variés du cannabis », mentionne-t-elle en évoquant des suppositoires pour traiter des douleurs du plancher pelvien, ou encore des lubrifiants pour les femmes souffrant de sécheresse vaginale ou qui ont des douleurs lors de la pénétration.

Justement, l’industrie semble vouloir saisir l’occasion et se tourner vers le marché féminin.

Sur le site web d’Allume, une entreprise d’accessoires pour le cannabis établie à Montréal, les bijoux côtoient les chandelles et les cendriers en verre à l'esthétique léchée.

« J’ai toujours eu de la difficulté à trouver des accessoires chics qui n’étaient pas trop intimidants ou masculins », raconte Camille Chacra, fondatrice d’Allume et coanimatrice du balado Breaking the Grass Ceiling, traitant de la place des femmes dans le monde du cannabis.

« Il y a vraiment peu d’options pour les femmes », déplore-t-elle.

Patiente utilisant du cannabis médicinal pour notamment traiter l’épilepsie, Mme Chacra a décidé de lancer sa propre collection d’accessoires pour répondre, selon elle, à un besoin existant : celui de mieux représenter les femmes adeptes de cannabis.

« Je connais plusieurs femmes qui fument, c’est très divers, explique-t-elle. J’ai rencontré des mamans adeptes de soccer, des entrepreneures comme moi, des docteures qui aiment le cannabis. Ce n’est pas seulement des petites filles qui veulent s’amuser : ce sont des femmes qui aiment le cannabis et qui l’ont incorporé dans leur style de vie. »

Un avenir incertain

Allume n’est pas la seule entreprise liée au cannabis qui vise le marché des femmes. À Toronto, Fleurish dit offrir « du cannabis pour les femmes, par des femmes ».

En Oregon, où la consommation de cannabis à usage récréatif est légalisée depuis 2015, le magazine Broccoli s’adresse spécialement aux femmes qui en sont adeptes.

Aphria, l’un des géants de l’industrie canadienne, a lancé en avril dernier la marque Soleï avec un site Internet où des slogans associant cannabis et yoga ainsi que des photographies de jeunes femmes accompagnent des variétés de cannabis à usage récréatif.

Or, viser un marché précis, considérant les réglementations sur la promotion et le marketing incluses dans les lois fédérale et provinciale, sera bien difficile. Le Ottawa Citizen rapportait justement que le site web de la marque Soleï avait été complètement vidé de son contenu par Aphria après une mise en garde de Santé Canada.

« Il faut évidemment suivre les règlements », laisse tomber Camille Chacra, qui ne voit pas vraiment quelle marge de manoeuvre auront les producteurs de cannabis à cet effet.

Élisabeth doute qu’elle se tournera vers des produits « pour femmes » lorsque le cannabis sera légalisé.

« Quand j’étais plus jeune et que je consommais vraiment plus de cannabis, je voulais vraiment avoir de beaux objets, dit-elle. Mais maintenant que je fume moins, ça m’importe vraiment peu. »

* Nom fictif, puisque le cannabis à usage récréatif n'est toujours pas légal au Canada.

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